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De la métaphysique de l'errance à Bruxelles

De la Métaphysique de l’errance¹.

Oeuvres sur papier de Julien Friedler

Fils de parents juifs, tous d’eux d’origine transylvanienne, Julien Friedler est né  à Bruxelles en 1950. Après des études de philosophie et d’ethnologie, il suit un cursus de psychanalyse à Paris ; Il adhère alors aux théories post-structuralistes de Jacques Lacan, tout en débutant une psychanalyse personnelle avec ce dernier.                         

 

Le personnage est complexe et la construction de son art s’appuie sur le ressenti de blessures toujours ouvertes qui hantent depuis longtemps la mémoire familiale. La guerre, encore si proche, a laissé des traces indélébiles dans sa famille marquée par le destin tragique des déportés et disparus dans les camps nazis. De son enfance, il se souvient de sa mère, à jamais meurtrie par cette tragédie, vivant dans la douleur et le souvenir, transmettant à son fils le ferment d’une inquiétude profonde qui sera pour toujours la marque d’un caractère tourmenté.                      

Le Cygne
Le Cygne

Lacan meurt en 1981, sans qu’une fréquentation quotidienne de l’illustre psychanalyste n’ait permis à Julien Friedler d’atténuer son mal-être.  Au cours des années 80, il cherche sa voie, voyage, découvre, avec son père joaillier, le mondes des affaires, tout en consacrant une partie de son temps à l’écriture. Le Livre L’ombre du Rabbin, publié en 1985 aborde le problème de la Shoah  à travers des personnages dont le questionnement sur le destin tragique du peuple martyre, rejoint celui de l’artiste. Le mot Quête, à la fois mythique et épique illustre le parcours des héros du livre, figures emblématiques de la problématique friedlérienne.    

 

Dans les années 90, l’exploration du champ psychanalytique constitue la base de sa recherche. Le tourment essentiel qui l’habite a ouvert la voie à une quête harassante du Sens, qu’il poursuit inlassablement à travers l’exploration des mystères de l’âme et qui se cristallise dans les interrogations fondamentales qu’il pose et tente d’élucider à travers ses œuvres plastiques, ses performances et ses écrits. 


Car c’est par le travail artistique, dont les premières productions remontent à 1996, et auxquelles il se consacre pleinement dès lors, qu’il prolonge son questionnement sur l’Inconscient, et l’épopée créatrice qu’il mène,  qu’il nomme génériquement Spirit of Boz, englobe ainsi la totalité des aspects de son récit personnel, qui, dans l’accomplissement de son œuvre définit une recherche dont le cœur, « restera à jamais la vie intérieure et son rapport à un Créateur énigmatique, insaisissable. » (Dixit Julien Friedler).

 

C’est ainsi qu’il faut comprendre la métaphysique de l’errance, indique Sonia Bressler : « Elle est une promenade (proche et lointaine), une joie autant qu’un doute, un trouble et une effervescence. Elle se joue de nos habitudes, de nos observations. Elle se mêle à des questions existentielles et dessine des perspectives nouvelles. Interroger les formes d’art de Julien Friedler, c’est ouvrir les portes d’une construction sociale autre. Il nous faut laisser de côté la ligne droite. L’essence même de la philosophie de Julien Friedler c’est l’expérimentation et ses rebonds. L’écoute, le murmure de la pensée, les joies, les doutes, la peinture autant que la poussière sont des éléments de création. »²

 

Telles sont les œuvres de l’artiste, elles appartiennent à une « Vision », qui  dicte une œuvre atypique destinée à se mouvoir, à se transformer, dont les principales incarnations sont un livre, proche du Judaïsme, Le Livre du Boz (« créé par un errant pour les autres errants », dit Friedler) des Installations émouvantes et des œuvres picturales éblouissantes. Le cycle de peintures proposé dans cette exposition représente les signes de cette errance, au sens propre cette fois, car elles sont les traces qui jalonnent la vie de l’artiste. Se déplaçant sans cesse, de pays en pays, de ville en ville, d’hôtel en hôtel, Julien Friedler a peint ces œuvres sur papier pour mieux s’adapter à l’urgence du déracinement. Facilement réalisables, aisément transportables, chacune d’entre elle est la mémoire d’un lieu, l’évocation des sensations reliées à un paysage à une méditation ou l’évocation de quelque interrogation. C’est un voyage intime, sous forme d’associations libres, que l’artiste restitue dans une œuvre forte, suggestive, archétypale relevant d’une rêverie introspective qui s’incarne dans cette Vision chère au peintre, transcription imaginaire d’une réalité ambiguë passant de l’émerveillement au désenchantement, du rayonnement à l’expression inquiétante des forces obscures qui l’habitent. Ces œuvres activent les sensations émotionnelles qu’il nous livre en un récit ardent, coloré, onirique, conflictuel, tragique parfois. L’âme magique des êtres quasi fantomatiques esquissée sur le papier, ou sur la toile en d’autres circonstances, se matérialise dans un monde en mutation et en métamorphose. Chaque peinture active le récit que Fiedler  construit, dans la définition globale d’un univers qui se confronte à l’inconnu, au mystère, le monde du Boz, qu’il invite chacun à partager.       

 

Les esprits s’animent ici. Les ombres furtives de Dieux Incas ou Grecs, d’esprits Vaudous ou de Karma flottant dans des univers éthérés, sont suggérées sous forme de représentations incertaines et spectrales, survolant des royaumes lumineux, des jardins d’été et des marécages où chuchotent les énergies invisibles. Les évocations nées de cette plongée quasi hypnotique dans le monde inconscient se révèlent par le geste et la couleur pour s’inscrire, en une écriture presque automatique, dans le papier, telle une trace instinctive, directe, surgie d’une décharge libératrice. Ces œuvres dessinent la forme visible d’une pensée complexe, habitée par une conscience spirituelle, philosophique et religieuse à partir de  laquelle l’artiste dicte les principes fondateurs de sa propre mythologie, qu’il alimente aux sources d’une connaissance longuement méditée à travers la lecture des textes sacrés et des écrits philosophiques majeurs. Ce savoir, associé à sa profonde connaissance des fondamentaux de la psychanalyse, lui a permis de créer un langage qui serait comme une  projection signifiante issue de l’inconscient, un transfert en quelque sorte. Restituant à travers la peinture une image à la fois symbolique et opérante, Friedler invente un art impalpable et polymorphe dont l’ambition, comme il le souligne, est d’inscrire le Divin dans un microcosme (Spirit of Boz) aux ressorts universels.                                                                                                                                                                                                                                       

¹ Julien Friedler, de la Métaphysique de L’errance, de Sonia Bressler, Jacques Flament Editions, La Neuville aux Joutes, 2013.

² Ibidem