Les Pierrots

"Les Pierrots sont une installation extrêmement récente, datant de la fin de 2019. Ils sont l’aboutissement d’une réflexion sur le destin de l’homme contemporain et la projection de l’image d’une société désincarnée et nostalgique. Le Pierrot est ici un outil nécessaire à l’artiste qui souligne la valeur archétypale de cette figure majeure de la Commedia dell’arte, cette Comédie Humaine dont le masque symbolise à la fois la candeur et la naïveté qui le rendent vulnérable. La vulnérabilité nous apparaît comme celle de l’artiste (et de nous-même) se cachant derrière cette apparence pour mieux nous communiquer l’intensité d’un drame qui se joue au plus profond de nos êtres. L’artifice de ce simulacre appartient étroitement à la mythologie de Friedler qui déjà dans son personnage de Jack Balance, double de lui-même, s’était inventé une incarnation masquée lui permettant de mettre à jour les troubles existentiels qui l’habitent. Les Pierrots sont des robots, préfiguration d’une humanité mécanisée, désincarnée, presque réalité de notre monde dont la volonté toujours plus forte consiste à codifier encore davantage notre existence, mettant en péril nos capacités propres. Il s’agit là d’une menace existentielle, semble nous indiquer Friedler. L’œuvre est une parabole de cette aliénation consentie, de notre soumission à un monde connecté, décérébrant, qui comprime l’individu dans la masse informe et anonyme des hommes ultra-dépendants des outils informatiques qu’il a inventé, s’enfermant ainsi dans une culture de masse qui aliène la pensée, stérilise l’initiative et standardise tous réflexes. La schématisation robotique des corps souligne l’uniformisation et la mécanisation qui effacent l’individualité, réalité que l’artiste accentue par la répétition. La réduction de l’apparence des Pierrots à un squelette de métal illustre l’absorption de la vie ; l’existence s’est perdue comme neutralisée et réduite à une substance fantomatique, décharnée, encore animée cependant par un pauvre regard triste. Seules les âmes errent encore dans une nostalgie que Friedler souligne par les larmes de ces Pierrots qui se souviennent encore de leur humanité lumineuse. L’œuvre est à la fois émouvante et inquiétante, hautement expressionniste, elle questionne sur les principes de métamorphose et de mutation que propose une cyber-société qui phantasme sur le «Moi augmenté ». Pourrons-nous échapper au destin tragique que l’artiste nous dessine ? Les yeux tristes de ses Pierrots nous laissent entrevoir une désespérance plus humaine."

 

Dominique Stella

"Les Pierrots are an extremely recent installation, dating from late 2019. They are the culmination of a reflection on the destiny of contemporary man and the projection of the image of a disembodied and nostalgic society. The Pierrot is here a necessary tool for the artist who underlines the archetypal value of this major figure of the Commedia dell'arte, this Human Comedy whose mask symbolises both the candour and the naivety that make him vulnerable. Vulnerability appears to us as that of the artist (and of ourselves) hiding behind this appearance in order to better communicate to us the intensity of a drama that is played out in the depths of our beings. The artifice of this simulacrum belongs closely to the mythology of Friedler, who already in his character of Jack Balance, double of himself, had invented a masked incarnation allowing him to reveal the existential disorders that inhabit him. Les Pierrots are robots, prefiguration of a mechanized, disembodied humanity, almost reality of our world whose ever stronger will is to codify our existence even more, putting our own capacities at risk.

This is an existential threat, Friedler seems to indicate. The work is a parable of this consensual alienation, of our submission to a connected, decerebrating world, which compresses the individual into the shapeless and anonymous mass of men ultra-dependent on the computer tools he has invented, thus locking himself into a mass culture that alienates thought, sterilizes initiative and standardizes all reflexes. The robotic schematization of bodies underlines the uniformity and mechanization that erases individuality, a reality that the artist accentuates through repetition.

The reduction of the Pierrots' appearance to a metal skeleton illustrates the absorption of life; existence has been lost as neutralized and reduced to a ghostly, emaciated substance, still animated, however, by a poor sad look. Only the souls still wander in a nostalgia that Julien Friedler underlines with the tears of those Pierrots who still remember their luminous humanity. The work is at the same time moving and disturbing, highly expressionist, it questions the principles of metamorphosis and mutation proposed by a cyber-society that phantasizes on the "increased Self". Will we be able to escape the tragic destiny that the artist draws for us? The sad eyes of his Pierrots let us glimpse a more human despair."

Dominique Stella