Le présent ouvrage s’inscrit dans un débat ouvert en droit depuis la rédaction par Sigmund Freud de sa fameuse Esquisse de psychologie scientifique (1895).

 

Les historiens de la psychanalyse se sont longtemps répartis en deux camps. Ceux qui ont considéré qu’il s’agissait d’un texte en quelque manière préfreudien, resté sans suite véritable dans la pensée de Freud. C’est le cas de E. Jones qui admire, bien sûr, le « tour de force » réalisé mais considéré qu’en envoyant à Fliess ces carnets inachevés, Freud s’était « débarrassé d’un fardeau oppressant » (1953), et James Strachey dans la Standard Edition n’hésite pas à parler de « reniement ». Freud n’a jamais réclame ses carnets à Fliess — à la différence de nombreux autres manuscrits — et n’a jamais fait mention de ce texte dans son œuvre publiée ! Mieux (ou pire) : dans une lettre expédiée au même Fliess le 29 novembre 1895. Freud n’a-t-il pas écrit ces mots devenus célèbres : « Je n’arrive plus à comprendre l’état d’esprit dans lequel je me trouvais quand j’ai conçu la psychologie : il m’est impossible de m’expliquer comment j’ai pu te l’infliger. Je crois que tu es trop poli ; ça me semble être une sorte d’aberration »... L’affaire semble entendue.

 

Au renfort, volontaire ou involontaire, de cet enterrement viennent tous ceux qui, historiens des sciences physico-chimiques et biologiques, ont pu faire apparaître les très nombreux emprunts théoriques et conceptuels de Freud aux écoles de son temps. Les uns prennent les choses de loin ou de haut et invoquent Mach, Ostwald, Helmholtz. Du Bois Reymond, Herbart et ses disciples, Fechner... Les autres se rapprochent de la neurologie et font valoir par exemple que le concept de « frayage » est emprunté à Exner...

 

Mais comme les mêmes références restent celles de Freud jusqu’au terme de son œuvre, elles nourrissent aussi l’argumentation de ceux qui, au contraire, depuis les années soixante-dix, insistent contre les premiers sur la continuité de l’œuvre freudienne : l’Esquisse serait bien une esquisse, et il n’aurait jamais cessé de vouloir en réaliser le projet. Stranchez n’hésite pas à écrire que « l’ Esquisse ou plutôt son fantôme invisible hante toute la suite des écrits théoriques de Freud jusqu’à son extrême fin ».

 

D’où la thèse provocante de Franck Sulloway (1979) qui s’appuie sur les travaux de Robert Holt (1965) pour défendre l’idée que ces écrits ultérieurs ne seraient en définitive qu’un « camouflage » psychologique d’un projet neurophysiologique jamais démenti. L’ambivalence de l’attitude de Freud à l’endroit de l ’Esquisse ne serait imputable qu’à une hésitation entre deux « modèles » biologiques : un modèle physiciste alors dominant dans sa pensée, et un « modèle » évolutionniste qui l’emportera par la suite.

 

De cette thèse de la continuité et du camouflage s’autorisent deux types de jugements programmatiques : ceux qui voient dans l ’Esquisse une manière d’anticipation géniale des théories cybernétiques de la pensée (Pribram) ; ceux qui, comme Sulloway, plaident pour que les psychanalystes prennent acte du camouflage, reconnaissent que les concepts neurophysiologiques sur lesquels repose la psychanalyse sont périmés, et cherchent dans la neurophysiologie actuelle « un bien nécessaire rajeunissement ».

 

Comment faire tenir ensemble les faits que les uns et les autres se jettent à la tête comme autant d’arguments ? Ne s’y dessinerait-il pas une autre interprétation possible, et, pour nous, féconde ?

 

Que le projet de Freud s’inscrive dans la grande perspective physiciste du temps, comment le nier ? Le texte est on ne peut plus clair. Il s’agit de « psychologie scientifique », c’est-à-dire de quantifier et de mesurer pour faire entrer la « psychologie parmi les sciences de la nature ». Une « psychologie pour neurologues », écrit Freud à Fliess : les neurologues s’y retrouveront. Et ces neurologues sont bien les disciples physicistes de l’électrophysiologie allemande que tout le monde cite. Le texte pose dès ses premières lignes deux postulats fondamentaux : que ce qui différencie l’état d’activité de l’état de repos doit être considéré comme une quantité (Q) sujette aux lois générales du mouvement ; qu’on peut représenter les processus psychiques comme des états quantitativement déterminés de particules matérielles repérables — lesquelles sont constituées par les neurones. D’où l’énoncé du « principe de l’inertie neuronique », d’après lequel il existe une tendance naturelle à se défaire, par mouvement réflexe, de toute quantité psychique...

 

D’où aussi la distinction entre fonction primaire du système nerveux orientée vers la décharge de toute tension, décharge accompagnée de satisfaction, et la fonction secondaire de fuite devant les stimuli excessifs non susceptibles de décharge, source de toute douleur.

 

Mais, comme on sait aussi, ces pages sont écrites à l’attention de Fliess au moment où viennent de paraître les Etudes sur l’hystérie rédigées avec Breuer. La clinique impose à Freud une tâche au regard du projet physiciste qu’il affirme comme le sien : celui de bâtir une « théorie générale des troubles neuropsychiques ». Une théorie générale : qui puisse rendre compte de tous ces troubles par les lois de la psychologie scientifique. Le concept qui, dans la logique de ces lois, porte les espoirs de Freud est celui de « défense » :

 

« A notre grande surprise, l’analyse a révélé qu’à toutes obsessions correspond un refoulement et que l’amnésie affecte toute irruption excessive dans l’état conscient. La locution d’ “intensité excessive” désigne un caractère d’ordre quantitatif. Tout permet d’admettre que le refoulement dénote, du point de vue quantitatif, un retrait de quantité et que la somme des deux (c’est-à-dire l’obsession plus le refoulement) est égale à la normale. S’il en est bien ainsi, c’est la répartition de la quantité qui s’est trouvée modifiée »...

 

Voilà un parfait « mécanisme » qui satisfait aux exigences épistémologiques de Freud, comme à ses « hypothèses fondamentales ». Or, il se trouve que dans le cas de l’hystérie ce mécanisme se dérègle, la défense devient « pathologique » par « fonctionnement excessif ». Mais ce n’est pas seulement d’un excès qu’il faut parler, comme le montre le « cas » d’Emma : actuellement hantée par l’idée qu’elle ne doit pas entrer seule dans une boutique, elle impute cette obsession à un souvenir datant de sa 13e année — les deux vendeurs — lequel renvoie par l’analyse à son tour à un souvenir de sa 13ème année — l’épicier.

 

Or une fois établi le lien entre les deux scènes, il faut reconnaître que la première n’avait pas été pénible, mais ne le devient qu‘après coup. Comment penser l’après-coup dans un modèle physicaliste comme celui de l’Esquisse ? Telle apparaît la grande difficulté, dont Freud voit parfaitement qu’il déborde le cas de l’obsession hystérique et vient menacer la cohérence de son projet.

Et l’énigme se redouble : pourquoi sont-ce toujours des souvenirs liés à des affects sexuels qui sont en cause ? L’énigme se redouble mais, quoique bloquée par la solution que lui apporta alors Freud, elle ouvre une voie de recherche aussi bien pour la neurobiologie que pour la psychanalyse. Cette voie a consisté, pour lui, à se tourner en deçà de l’anatomie vers l’évolution et le développement, par une démarche purement spéculative.

 

Dans les organismes les plus élémentaires, l’énergie requise pour la fonction secondaire (fuite) est proportionnelle au Q du stimulus externe douloureux, les fonctions primaire et secondaire obéissent à la loi générale de l’inertie neuronique. Mais dans les organismes d’une plus grande complexité, écrit-il, il convient de prendre en considération des sources de stimuli totalement endogènes  : la faim, la respiration, la sexualité. Cette capacité des organismes évolués s’est constituée sous l’effet de pressions biologiques externes ou des « exigences de la vie ». La loi d’inertie s’y traduit ainsi en une loi de constance, laquelle permet d’expliquer l’apparition de la perception, de la mémoire et de la conscience sous condition d’attribuer des propriétés neurophysiologiques à chacun des systèmes de neurones — perméabilité/ imperméabilité — adaptées à ses fonctions psychiques.

Freud s’oriente à tâtons vers un recours à la phylogenèse pour expliquer que des stimulations sexuelles infantiles puissent dans le développement d’un individu humain s’avérer plaisantes pour n’être frappées qu’après coup d’un caractère traumatisant.

 

Mais cette voie qui consiste à penser ensemble les conditions d’apparition de la pensée chez l’être humain en les rapportant à des propriétés évolutives du développement de son système nerveux central, si elle est clairement indiquée (plutôt qu‘esquissée), se trouve barrée non seulement par l’insuffisance des connaissances de son temps, mais par le rapport qu’il entretient à Fliess. On le voit dans l’Esquisse s’en tenir à l’invocation de la puberté — l’apparition des produits sexuels — comme événement décisif dans l’explication de l’après-coup !

C’est en réalité le champ du fantasme qui s’est ouvert à l’investigation de Freud. Il ne voudra plus en rendre compte comme ici par des lois empruntées à la biologie, sans pourtant jamais renoncer à penser que ses conditions d’existence et de développement sont effectivement biologiques.

 

La grandeur de cette œuvre consisterait non pas à avoir bâti une neurophysiologie imaginaire, mais serait d’avoir pensé que la neurobiologie devrait permettre d’expliquer comment s’ouvre à l’être humain l’infini des productions imaginaires. Ni une neurophysiologie imaginaire donc, ni une neurophysiologie de l’imaginaire, mais une neurophysiologie pour l’imaginaire. Voilà le tour que s’est joué, il y a cent ans, celui qui croyait écrire une psychologie pour neurologue.

 

 

Lecourt Dominique, 

« En guise d’introduction », Psychanalyse et neurosciences, Paris, Presses Universitaires de France, « Science, histoire et société », 1995, p. VII-X.

 

Source : Cairn Info